Carnet #8 – Itinéraire

Depuis l’autre rive, je vois la première pointe, son phare. Je me souviens de l’itinéraire. Il y a un passage du lieu où j’étais, de cette liberté située, à la presqu’île, son grain brut. Mais il y a aussi des contrastes. Le premier : ce qui fait sens est-il du côté de cette liberté ou de la situation-même ? Dans le chemin qui les relie, dans la distance qui les sépare. Concepts. Contacts. Les récifs dessinent en pointillé une ligne de crête. Dans le prolongement de la pointe, ils sont encore à demi immergés.

Le marcheur n’est pas géologue. Il ne fait qu’entrevoir quelques lignes. Un autre travail, plus patient, en fera, plus tard peut-être, la cartographie. Mais il faut partir de cette épreuve, et de cet élan. Les stries des rocs racontent telle histoire de violence. Plis et cassures. Ce qu’il faut d’énergie pour se dresser. Les lignes nettes expriment la force vive, neuve. Avec tout mon corps, j’en prends la mesure. Leur puissance, leur beauté tient encore à cette échelle, à la relation entre nos tailles.

Le vent de Nord-Ouest balaie le ciel. Le soleil sort des nuages. Quelle chance d’être en vie ! Qu’importe si je ne peux tenir le monde entier dans mes bras. Mon corps a une certaine taille, un certain temps pour apprécier le voyage, pour éprouver le réel. J’ai voulu revenir sur la terre des mes ancêtres, je comprends désormais que les récifs sont mes seules racines. Mes origines sont au large, là où se perd l’encre des généalogies. On dit que le creux des falaises cachent d’immortels korrigans. A chacun sa licorne – sans doute les rêveurs m’en voudront : pour qu’il y ait du réel, il faut le distinguer de l’irréel, ainsi le juste de l’injuste, les vivants et les morts.

J’ai perdu le goût des légendes. Pour le moins, celui qui se ment sur sa situation ne lui donne pas un sens, celui qui rêve n’est pas au contact du monde. Une situation fait sens s’il est possible d’imprimer une direction à ses lignes, dont certaines ont le caractère de limites. Aujourd’hui le vent est fort. Les vagues ne sont un obstacle que pour celui qui ne sait en faire un jeu. Pour les autres, l’écume est une joie, à la mesure même de son exigence et de son risque. A la fin de l’étape, me rappelant l’itinéraire que j’ai choisi, je m’efforce de renverser la fatigue, les affects négatifs : avec les mêmes éléments, dessiner une autre figure.

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