Appel à contributions – À l’école de la phénoménologie, une fois de plus : Méthode, altérité, histoire

Date limite pour l’envoi des propositions : 10 septembre 2022

Cette année, ARP organise, en collaboration avec les doctorant.e.s du CRAL-EHESS\Fonds Ricoeur, un atelier qui s’intérrogera autour des thèmes de la méthode phénoménologique, de l’altérité et de l’histoire. Les réflexions, menées en dialogue avec A l’école de la phénoménologie de Ricoeur, nous amènerons à prendre en compte contributions venant également d’autres approches phénoménologiques. Nous vous invitons à participer à notre appel, pour avoir l’échange plus riche possible. Le texte de l’appel suit.

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Carnet d’été – Pré-langage et phénomène

Je me suis levée et j’ai regardé l’heure sur mon portable. J’avais un message de Raphaël pour la présentation de l’atelier sur le langage. Je travaillais sur le sujet depuis six mois, mais mon état mental et physique était si désorganisé (ces derniers temps ? Depuis toujours ?) que si je ne regardais pas mes notes, je n’avais aucune idée de quoi que ce soit, aucun concept ne parvenait à ma voix. Je n’avais pas de voix non plus, j’étais sortie la nuit précédente et l’air sec et froid de Patagonie était entré dans mes poumons. Je repoussais la préparation en me faisant un mate.

Cette école d’été, j’ai dû la vivre de loin, et, dans cette distance, j’ai ressenti une grande absence. Le Zoom, au lieu de me rapprocher des autres, m’a redonné le sentiment de ne pas être là, et quelque chose de cela m’a redonné le sentiment de quelque chose accroché sur mon dos. Je ne peux pas être partout, parce que j’ai ce corps, à la fois limite et possibilité de vie. Mais après autant d’années de vie fractionnée, j’ai l’impression que mon corps est toujours à la mauvaise place et que la chose la plus constante qu’il possède est son caractère d’image dans les Zooms des autres, dans une sorte de fausse présence.

Le mot, le langage, l’expression verbale, etc., ce n’est pas un sujet facile. En fait, la phénoménologie du langage est très peu développée. Et puis, les gens ne comprennent pas pourquoi, en tant que danseuse, je m’intéresse à ce sujet. Je m’y intéresse depuis l’un de mes premiers cours de butô. À cette époque, Rhea Volij, la Rhea Volij d’avant, celle des cours dans la salle noire, partait toujours de la consigne de courir suspendu au ciel, comme un morceau de viande chez le boucher accroché à une broche. Un de ces jours, alors que je ressentais vraiment le fil qui partait de ma tête vers le ciel, le visage déformé et les membres vacillant d’un côté à l’autre, j’ai eu une révélation : « C’est ça la vie, il n’y a rien d’autre qu’un fil qui nous fait bouger, nous croyons décider, mais nous ne pouvons que faire confiance ». L’intuition a été exprimée verbalement. Au milieu de la danse, de la course ou de l’obligation de courir (la Rhea d’avant était très impérative), l’idée est apparue comme une phrase, mais cette idée était plus que la phrase, et impossible à comprendre par elle, c’était plutôt un sentiment intérieur de « c’est ça », de justesse, d’un noyau. Mais pourquoi ce noyau est-il apparu dans les mots ?

V. C. (Photographie : Hilary Jackson)

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Troisième université d’été d’ARP

Pour la troisième année, l’université d’été d’ARP s’est tenue à la campagne pour discuter de phénomènes et d’images, dans le prolongement des lectures de l’année, mais aussi pour boire du bon vin, manger des crêpes québécoises, et marcher dans la forêt.

Comme à notre habitude, nous avons commencé par mettre en commun ce que nous retenons de la lecture de la Sixième Médiation Cartésienne de Fink et de L’imaginaire de Sartre. Mais cette année, nous avons aussi essayé de nouveaux formats : nous avons en particulier organisé une lecture collective de L’oeil et l’esprit de Merleau-Ponty sur quelques jours, ainsi qu’une discussion nocturne autour du film Blow Up, qui nous laisse de très beaux souvenirs.

Ces premiers coups de sonde ouvrent un vaste domaine d’interrogation sur la relation entre phénomène et image qui donnera lieu à un colloque le dernier jour de septembre et le premier d’octobre. Sous cet horizon, nous avons aussi discuté du rapport entre empirisme et phénoménologie, mais aussi, à cette occasion du statut de la surprise.

De nouvelles perspectives s’ouvrent aussi pour la suite. Nous avons en particulier débattu de l’articulation entre phénomène et vie, en phénoménologie (Heidegger, Scheler, Merleau-Ponty, Henry, Barbaras) et au-delà (Bergson, Wittgenstein). Enfin, nous avons repris sous un angle nouveau la question du rapport entre expérience et langage, mobilisant en particulier la question de la métaphore, et le rapport au geste : ces discussions se prolongeront l’an prochain sous la forme d’ateliers de lecture de Ricoeur et Merleau-Ponty.

Carnet #14 – Terme

Sable beige et galets gris. Nuages. Maisons blanches aux volets bleus. Ce peu de couleurs dépasse pourtant les possibilités de l’encre. Il peut sembler alors qu’une photographie ferait immédiatement mieux. Mais s’y perd le geste, par lequel la main, après le regard, cherche la forme. C’est cette manière naïve de retrouver la vie que j’ai cherchée. Façon de faire résonner dans mon propre corps le mouvement qui organise le réel. Les plis de la roche, le gonflement des vagues, les formes végétales.

La houle est forte, les alentours austères. Je reconnais le cordon de galets qui annonce la fin du périple. A mesure que j’approche du but, une grande émotion s’empare de moi. La pointe est encore enveloppée dans la brume. La pluie picote mon visage. Les torrents sont en crue. Les obstacles participent à la grande vie, ils lui donnent sa hauteur. Sans effort, il n’est de sentiment d’accomplissement. Se retirant les vagues laissent sur la plage noire leurs dentelles. Je prends dans mes mains ce peu d’écume, qui s’envole bientôt.

R. P.

Carnet #13 – Stance

La lande à son tour est pleine de soleil. Les micas brillent. Le chemin descend. Les oiseaux de mer me survolent. Les rocs sont découpés comme des profils. Je sens l’odeur des embruns. A la pointe un homme en ciré sombre, mains croisées dans le dos, contemple l’écume. Les lames se brisent sur la digue du petit port. J’aimerais un jour montrer ces paysages à mon fils, à ma fille. S’ils existent encore, c’est grâce à une série de luttes. Les résistances ici se superposent, les structures tiennent bon dans la tempête. La vie ne sera pas vaincue.

Je retrouve à présent les dunes. Le temps soudain s’est couvert. Les algues sur la plage prennent des formes animales, comme milliers de mollusques échoués. Même si la fatigue me gagne, l’appel, immense, demeure. Un certain sentiment esthétique, ainsi, a partie liée à cette reconnaissance de la vie, de ses structures. Au-delà, les figures minérales, le ressac.

R. P.

Carnet #12 – Le temps de la parole

Grand bloc dressé. Les mots assignent une positivité à l’inconnu. Le temps vécu est tout différent. Il y a le rythme des pas – ce n’est pas non plus celui de l’horloge – il y a les moments creux, d’ennui ou de distraction. Le texte ordonne ces brumes en figure, il trace et ordonne. Même si les vagues ont une période, elles ne se brisent jamais tout à fait de la même manière. Elles déferlent en grondant. Il y a dans cette violence une beauté qui saisit, interrompt. En mouvement, elle échappe au texte et à l’image. Il ne reste à la fin qu’un éclat de voix, qui coupe le temps du récit. Ce sont ces angles que je cherche, de tout mon corps.

Les poètes parcourent telle ligne de de crête, à la recherche de l’événement, par le temps sonore d’une parole, qui reste toujours à proférer. Le temps de l’écriture est ouvert vers vous « frères humains qui après nous vivez ». L’événement poétique, ni éternel, ni instantané, est la promesse d’une vie renaissante, par-delà les existences singulières. Combien d’yeux ont vu ces rocs surplomber l’océan ? Combien les verront encore ? Pierreux, le sentier fraie entre ajoncs et bruyères. La grande lumière taille les rocs blancs.

R. P.

Carnet #11 – Au bout de la peine

Dans la côte raide, je croise deux gars qui me saluent d’un « T’es pas au bout de ta peine ! » Mais justement, je ne veux pas être au bout de cette peine. Au pied de la lettre, la douleur-même est une saveur de ce festin qu’est la vie, son sel. Non que le négatif se suffise à lui-même, mais il me fait plus sensible – polarité. Le chemin tourne, il change en se répétant. Ellipses et méandres, du désir, de l’attention. Cette mise à l’épreuve du corps est à la fois un exercice de concentration. Il faut alors rassembler ce qui s’est stratifié sans ordre, non sur le mode du système, mais au concret de l’organisme.

Je vois désormais, plein Nord, les deux pointes que j’ai parcourues. Obstacles et ellipses participent à la concentration. Ecrire en marchant est une autre manière de vivre le temps. Le texte à son tour, lu, marchera. Il invite une série d’actes. Le langage ouvre dans le temps des passages, il l’ajoure. Le texte est le corps transfiguré de la parole. A la pointe, le vent souffle à nouveau. La lumière est vive. Le récit ne coule pas, il a les angles d’un itinéraire contrarié. Récif désigne ce point où l’obstacle devient chemin.

R. P.

Carnet #10 – Intention

Les haies sont pleines d’oiseaux. J’entends le craquement des branches, le bruissement des ailes, des pépiements parfois. Plus loin, le sentier serpente à travers bois. Un pan de falaise s’est effondré. Je contourne par l’intérieur, parmi les buissons d’épine, les ajoncs jaunes encore. Je débouche sur une longue plage, blanchie par le soleil. Les vagues doucement en soulignent les contours. Quelques rares silhouettes s’y égarent, pour donner l’échelle.

Sur la plage à marée basse, je cherche des coquillages. Ou plutôt, j’en ai d’abord trouvé un, qui m’a donné envie d’autres. Le désir se porte à la rencontre du réel, qui, tout à la fois, lui répond, lui résiste, et le surprend. Chaque coquillage est différent, je glane aussi un oursin blanc, un petit crabe transparent. La perception fait plus que remplir une intention. Elle déborde du cahier de coloriage. Elle déborde du concept. Perché sur son rocher, un homme pêche. Je vois de loin le grand geste pour lancer la ligne. Ce bord de mer, ces dunes, ce sont parmi mes premiers souvenirs. La tente sous les pins, j’avais cinq ans. Mon petit frère n’était pas encore né. Sur la plage déserte, un vieil enfant joue avec son détecteur à métaux, il espère encore un trésor enfoui, quelque monnaies qui n’ont plus cours. Il est tard déjà, et l’étape est loin. J’ai l’impression d’entendre ma mère dire au petit garçon que j’étais : il est temps de rentrer.

Carnet #9 – Figure lumière

L’ilôt n’est accessible qu’à marée basse. Ses falaises tombent triangle. Le sens n’est ni tout entier donné, ni construit de rien. Il engage la possibilité de l’acte libre en tant qu’il se tient à la charnière entre contact et concept. Il n’est d’expérience pure. Tôt, nous avons appris à voir. Il n’est de mot, en retour, qui ne doive quelque chose aux vécus, qu’il figure et invite. Le soleil m’éblouit. La marée monte, vague après vague, au rythme d’une respiration. 

Le temps est clair. Le vent souffle fort. La roche est très blanche, les fougères pleines de lumière. Les mots n’épuisent pas l’abondance vécue. Cependant, le contact ne fonde pas le concept. Il nous faudra sortir de l’ornière de l’origine (mieux, comprendre ce qui était visé par cette question mal posée). Les cris d’oiseaux résonnent en contrebas. Quel message portent-ils ? Les bras tortueux des pins s’ouvrent vers le ciel.

Une figure est lumineuse quand son contraste est net, quand elle tranche sur l’ombre. La nature n’est pas un livre, mais la vie non plus un chaos. Je cherche à saisir ses lignes et ses courbes, son ordre, son rythme. Je ne suis pas au contact du réel quand ma représentation ne le transforme en rien, mais quand mes actes l’atteignent. Il faut reprendre la route. 

Carnet #8 – Itinéraire

Depuis l’autre rive, je vois la première pointe, son phare. Je me souviens de l’itinéraire. Il y a un passage du lieu où j’étais, de cette liberté située, à la presqu’île, son grain brut. Mais il y a aussi des contrastes. Le premier : ce qui fait sens est-il du côté de cette liberté ou de la situation-même ? Dans le chemin qui les relie, dans la distance qui les sépare. Concepts. Contacts. Les récifs dessinent en pointillé une ligne de crête. Dans le prolongement de la pointe, ils sont encore à demi immergés.

Le marcheur n’est pas géologue. Il ne fait qu’entrevoir quelques lignes. Un autre travail, plus patient, en fera, plus tard peut-être, la cartographie. Mais il faut partir de cette épreuve, et de cet élan. Les stries des rocs racontent telle histoire de violence. Plis et cassures. Ce qu’il faut d’énergie pour se dresser. Les lignes nettes expriment la force vive, neuve. Avec tout mon corps, j’en prends la mesure. Leur puissance, leur beauté tient encore à cette échelle, à la relation entre nos tailles.

Le vent de Nord-Ouest balaie le ciel. Le soleil sort des nuages. Quelle chance d’être en vie ! Qu’importe si je ne peux tenir le monde entier dans mes bras. Mon corps a une certaine taille, un certain temps pour apprécier le voyage, pour éprouver le réel. J’ai voulu revenir sur la terre des mes ancêtres, je comprends désormais que les récifs sont mes seules racines. Mes origines sont au large, là où se perd l’encre des généalogies. On dit que le creux des falaises cachent d’immortels korrigans. A chacun sa licorne – sans doute les rêveurs m’en voudront : pour qu’il y ait du réel, il faut le distinguer de l’irréel, ainsi le juste de l’injuste, les vivants et les morts.

J’ai perdu le goût des légendes. Pour le moins, celui qui se ment sur sa situation ne lui donne pas un sens, celui qui rêve n’est pas au contact du monde. Une situation fait sens s’il est possible d’imprimer une direction à ses lignes, dont certaines ont le caractère de limites. Aujourd’hui le vent est fort. Les vagues ne sont un obstacle que pour celui qui ne sait en faire un jeu. Pour les autres, l’écume est une joie, à la mesure même de son exigence et de son risque. A la fin de l’étape, me rappelant l’itinéraire que j’ai choisi, je m’efforce de renverser la fatigue, les affects négatifs : avec les mêmes éléments, dessiner une autre figure.